Ce matin, vous avez pris le petit-déjeuner à la cantine. Vous ne prenez pas souvent de petit-déjeuner, car vous devez être debout vers sept heures trente. Mais quand vous vous êtes levé tôt, vous ne vous rendormez jamais le matin ; l'après-midi, éventuellement. Vous avez souvent dormi seulement un peu lorsque vous vous réveillez à cette heure-là. Toujours par votre téléphone-réveil.
Parmi les petits-déjeuners que vous aviez essayé jusqu'à présent, il y avait toujours une sauce orangeâtre, épicée juste comme il faut pour réveiller, et une sauce blanchâtre, plus douce, et que vous appréciez pas mal. Ces sauces étaient accompagnées de petits galets de riz collé ou alors d'équivalents salés de pancakes. Mais cette fois-ci, c'était des cinq petits donuts fris à quelque chose de mixé, blanc-gris et léger à tremper dans un petit mélange de pois beiges dans une sauce orange. Très bon, vous en avez même pris deux fois. Ici, comme ailleurs finalement, votre estomac sait aussi bien que vous que vous ne lui accorderez jamais vraiment de répis. Vous n'avez jamais faim, et vous avez parfois mal au ventre de trop manger. Mais vous l'avez probablement déjà écrit. Et vous passez un peu de temps à écouter des choses qui vous intéressent sur Internet.
Il y a quelques jours, pendant la soirée, vous avez reçu un message de France dans lequel on vous encourageait, brièvement, à faire des activités avec l'association par laquelle vous faites votre service civique (celle-ci n'étant pas directement l'école, et l'école n'étant pas une association dans les sens où vous l'entendez). Des bonnes ondes, probablement : le lendemain au réveil, vous avez reçu un message de votre contact dans l'association, sur le groupe des volontaires, vous invitant tous à venir à une réunion, globalement d'organisation des projets, qui se déroulera… Eh bien, aujourd'hui, ce matin.
Vous auriez dû avoir un cours à cette heure-là, mais il a aisément pu être remplacé : vous en aviez parlé à la directrice. Vous vous préparez succintement, douché mais les habits semi-puants (vous avez retardé les lessives manuelles (erreur de débutant, probablement), des habits ne seront prêts qu'à votre retour, grâce au soleil fort et habituel de la journée), vous prenez de quoi écrire et votre passeport, et vous vérifiez que vous avez pris votre argent.
Tous les quatre, vous prenez, comme à chaque fois pour vous déplacer, un taxi. Moins d'une heure après, épuisante de chaleur en voiture, vous arriver à l'adresse du rendez-vous, dans le nord de la ville. Vous êtes au milieu d'une petite intersection particulièrement peu orthogonale et peu fréquentée ; peut-être cinq motos et voitures, confondues, y passent, sur les deux minutes où vous cherchez l'entrée. Vous voyez le nom de votre référent de service civique (appelons-le M pour "monsieur"), rencontré une fois jusqu'à présent, peint et décoré assez finement sur le pilier gauche joignant un portail et un muret, qui semble entourer une propriété. Grande, et un peu modeste ; vue rapidement de l'extérieur. Peut-être que son nom est commun ; les adresses ne sont pas très explicites, du moins à votre œil ; et tout est calme. Vous vous remettez à circonspecter, et quelqu'un arrive, ouvre tout près le portail susindiqué, entre à moitié et vous regarde avec à la fois doute, distance et patience, respect. Votre groupe lui mentionne le rendez-vous et elle rouvre le portail, vous laissant la suivre. Vous passez devant une voiture sous bâche et entrez dans une grande pièce par une porte ouverte et un couloir.
Vous vous asseyez tous les quatre côte à côte, un peu serrés, sur une moitié de la longueur de la grande table. Puis vous seul allez de l'autre côté, la place y étant plutôt abondante.
Vous êtes tous présentés par M aux autres, qui ont déjà dû avoir ouï parler de vous ; ils se présentent ensuite à vous, comme demandé par M, pour la forme, avec leur nom et leur ancienneté dans l'asso. Vous ne comprenez aucun nom, sauf celui de sa femme, que vous aviez déjà lu (ça vous aide à mémoriser, surtout vu que vous ne connaissez vraiment pas les noms d'ici et que vous ne parlez pas le même anglais qu'eux), et qu'elle a pris le temps d'expliquer ; en effet, les noms indiens ont en général un sens, ou du moins veulent dire quelque chose en quelque langue.
Il y a sept personnes (sans compter vous quatre) autour de la table quand vous arrivez, mais vous serez jusqu'à dix-sept dans la salle, avec les nouvelles arrivées et les personnes qui sont autre part dans la maison avant le début de la réunion.
Un homme et une femme se chargent visiblement de l'hospitalité de la réunion : on vous sert une légère boisson comme au goût d'un yaourt goûtu et sucré, un thé masala sucré, et deux assiettes à partager de biscuits rectangulaires comme ceux avec les nombres de saisons, mois et semaines de l'année - mais en version salée, des sortes de minuscules cheveux d'anges apéritifs en grande quantité, à mettre dans la paume de la main et à envoyer dans la bouche, et des petites chips ; et ce, avant le repas de treize heures qui précède la fin de la réunion, auquel vous êtes naturellement et agréablement conviés.
L'assiette est grande et attend d'être remplie de différents aliments, similaires à ce que vous pouvez avoir à la cantine de l'école, dans une pièce jouxtant la salle de réunion. Vous prenez un peu de tout : du riz et du dal, base de tout déjeuner et dîner à la cantine, du panir ou paneer (fromage (léger) au lait de bufflonne. La sauce épaisse dans laquelle c'est trempé et avec laquelle c'est versé dans votre assiette donne le principal de son goût. C'est d'ailleurs une des choses que vous n'appréciiez pas trop au début, mais que vous avez appris à aimer. Vous en avez repris deux fois.), ayant la quasi-exclusivité de la partie végétarien des repas à la cantine mais ici avec des aubergines (vous supposez), quelques bouts de carottes, concombres et oignons dans une sauce blanche rafraîchissante, une petite sous-assiette haute de viande et patates, un huitième de petit citron jaune et, enfin, cinq centimètres de chili vert. Vous avez évidemment une fois de plus fait l'erreur de croquer dans un demi-centimètre de chili vert, juste parce que vous aviez oublié le goût que ça avait. C'est passé – après dix minutes et un ou deux marathons d'ingestions à la recherche de la paix sur votre langue. Votre salive est en panique en y repensant lors de l'écriture. D'ailleurs, ici en Inde, on mange vite les repas.
Au moins trois autres personnes, en plus d'M et sa femme, travaillent dans la gestion, en haut de l'association, mais avec plusieurs rôles différents, dont : la conformance légale, la comptabilité, la mise en place de services du gouvernement (vous n'avez pas clairement compris ça), les levées de dons, l'expansion du réseau, la communication, les idées et choix de projets, la vérification du travail, et probablement aussi le travail directement.
Au moins deux personnes ont participé à la réalisation de projets, ayant présenté leur travail du mois précédent, et les projets à suivre de leurs côtés. Peut-être qu'elles sont seulement deux car l'asso a plus besoin de financements que de main-d'œuvre en ce moment, peut-être qu'elles sont plutôt nouvelles ici et doivent présenter leur travail formellement, ou peut-être plutôt que ce sont les seules personnes qui réalisent les projets en tant que salariées de l'association, ayant ainsi des comptes à rendre.
Peu importe leurs rôles, le reste des personnes participe aussi activement à la réunion, discutant en anglais ou dans la langue locale, et toujours avec légèreté.
La réunion de l'association a donc lieu dans cette grande pièce de la maison. L'ambiance est familiale entre tous, du début à la fin, ressemblant aussi un peu à un groupe de camarades qui tirent eux-mêmes et l'asso vers le haut : discutant, jamais débattant ; aidant les moins anciens à toujours mieux comprendre le fonctionnement interne et à présenter leur travail. Avec diaporamas à l'appui, M a présenté l'état et les activités récentes et à venir de l'asso ; deux personnes ont présenté ce qu'elles ont accompli le mois dernier, avec leurs objectifs du mois en cours.
Les aident visent à être fournies dans une bonne dizaine de villages, en quelque sorte tribaux, dont certains sans électricité, et incluent, à votre compréhension : de l'aide à l'agriculture et à l'apiculture, des pesticides, la création de serres, de l'entreposage frigorifique, le montage de boulangeries, la mise en place de systèmes de poubelles (difficiles à discerner ici en Inde), la fourniture d'objets d'hygiène pour les foyers, de l'aide sanitaire aux femmes enceintes, de la sensibilisation à des sujets variés, et de l'éducation à la technologie, et par la technologie, par des applications numériques sur des appareils alimentés par l'électricité de panneaux solaires.
M savait que vous seriez tous en vacances (avant vous), dès ce soir, c'est pourquoi il vous a proposé de venir au moment où l'école allait entrer en période préparation/examens/vacances, où vous n'aurez pas de cours à dispenser. M vous confie d'ailleurs travailler chaque jour de sept heures à vingt-deux heures pour l'association, ne se versant cependant qu'un modeste salaire. Cela fait trente-trois ans que l'association existe, et il vous paraît probable que certains membres que vous avez vus, dont lui peut-être, aient participé à sa fondation.
Vous êtes très intéressé par l'association, non seulement par les actions que vous pourrez potentiellement avoir avec elle, dont vous avez hâte et qui certainement vous plairont, mais aussi par son fonctionnement en tant qu'association ; le choix des actions menées, la logistique de réalisation des projets, l'organisation interne, les financements, etc. Ça vous donne de belles idées. M vous dit d'ailleurs que vous pouvez demander à faire à peu près ce que vous voulez, ce serait aisément approuvé. Toute idée est la bienvenue, et tout savoir ou compétence peut être partagé.
Vous aurez une première visite/intervention dans quatre jours et sur plusieurs jours. Y'a plus qu'à.
Vous remerciez tous tout le monde pour tout et sortez. En quelques coups d'œils sur son téléphone, l'un d'entre vous (évidemment pas vous) trouve un endroit sympa à aller visiter, et comme vous êtes dans la ville alors qu'il est encore tôt, vous y allez. C'est à cinquante minutes à pied, vous marchez volontiers.
Après de calmes zones résidentielles, des coucous souriants aux enfants comme à chaque fois, des échanges de regards très agréables avec d'autres adultes, un ralentissement d'un de vous comme souvent à cause d'une gentille prise en otage d'un Indien pour selfie, et une longue route pavée de chaleur, d'arbustes en croissance, de non-pavages où vous manquez de tomber, d'universités qui savent se vendre, d'élèves qui attendent un bus ou un taxi, d'autres groupes qui rigolent comme le font les jeunes de nos jours, de quelques câbles électrique coupés pendants des arbres pour une certaine raison, de pas mal de passage automobile dont des marchants de glace tractant à pied leur installation (sur la route, oui), de beaucoup de klaxons et sans surprise de publicités ; vous entrez dans une zone industrielle qui monte vers une petite colline. C'est là-haut que vous allez. Une personne de sécurité (c'est omniprésent par ici, une forme de police surveille plein d'endroits, dont l'entrée-sortie votre campus) vous regarde entrer ; vous lui demandez, au cas où, avec des mots et des gestes en même temps, au cas où, si vous avez le droit d'y aller ; et c'est un "Oui... Bien sûr" de la tête. Ces hochement sont d'ailleurs une chose à laquelle il faut s'habituer. On ne comprend d'abord que des mi-oui–mi-nons.
Assez loin, en hauteur sur une colline toute voisine, vous voyez une construction en cours, très large et longue. Plein de tubes d'un mètre de diamètre, pas finis d'être posés, semble relier cette construction au bas de la colline d'où vous venez, et peut-être à d'autres endroits. Vous ne saisissez pas ce que c'est, vous passez.
Très rapidement, vous voyez quelques singes et quelques chiens sur ou près de la route qui monte, à quelques pas de vous. Vous marchez quand même tranquillement, gardant en tête le risque d'une morsure, même si ces singes ont l'air habitués au passage. Dans certaines zones, on peut trouver beaucoup de singes ; cette petite forêt couvrant la colline en est une.
Puis vous arrivez sur une place, un peu sablonneuse de terre battue comme la route, déserte de choses, à part quelques bancs en dolmens et pleine de monde et de motos. Elle est comme confinée dans la forêt peu épaisse. Deux boutiques se battent passivement en duel, quarante mètre plus loin, près d'une autre montée. C'est joli car vous êtes en hauteur, mais la vue du paysage est bloquée, outre la pollution stagnante, par les arbres. D'ailleurs, vous souffrez moins de la pollution odorante aujourd'hui que les deux premières fois précédentes où vous étiez venu dans la ville. Peut-être que c'est moins pollué, peut-être que vous vous y êtes habitués ou n'y prêtez plus attention, peut-être autre chose. On sait jamais vraiment quoi que ce soit.
Vous prenez l'autre montée, suivant un grand portail ouvert de l'autre côté, et arrivez en haut de la colline. Un tout petit temple hindu est posé là, en reconstruction peut-être. La vue est toujours bloquée par des arbres.
Vous sortez votre téléphone (!) et faites quelque photos (!). En voici une gallerie.
Vous redescendez donc, et marchez sur une nouvelle longue route, perpendiculaire à la longue route par laquelle vous étiez passé, vous rapprochant un peu de la maison de M. Dans cette allée, toujours du trafic, et le temps devient meilleur avec le soir qui arrive. C'est tranquillement que vous marchez à côté de l'animation passive des marchants dans la rue. Après vingt minutes de marche, vous vous arrêtez, dans un Starbucks, où vos compatriotes prennent de quoi se rafraîchir.
On fait souvent des choses par pression sociale, même involontaire : ici, vu que tout le monde prenait quelque chose, il serait plutôt naturel de prendre quelque chose vous aussi. Chacun est plus ou moins affecté par cette pression sociale ; et ces dernières années, vous vous en êtes un peu détaché, à votre avis. Ça a certainement à la fois des avantages et des inconvénients.
Vous profitez avec les yeux des jolis gâteaux, avec le nez des bonnes odeurs, et avec les oreilles du calme. Et vous profitez des toilettes.
Vous prenez un taxi vingt minutes après être sorti et rentrez sur le campus. Sur la route, des affiches vous informent de matchs internationaux de hockey, entre l'équipe nationale indienne et des équipes nationales européennes, ici dans la ville, dès demain et sur onze jours. L'entrée est gratuite ! Vous irez probablement voir un match ou deux.
Vous écrivez ce soir sur cette journée plus fournies que les autres. Vous vous rendez compte que vous ne voyez pas le temps passer quand vous écrivez.
Et c'est ainsi que vous terminez votre sixième semaine ici.